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L’étymologie de 天 then “ciel” en chinois archaïque

Le caractère 天 then apparaît dès les jiaguwen sous cette forme, représentant un personnage se tenant debout avec une tête soit carrée, soit consistant en plusieurs traits horizontaux. La prononciation de ce caractère est difficile à reconstruire, car il provient d’une série phonétique restreinte, et le th- initial du chinois moyen est ambigu, pouvant correspondre à *tʰ- mais aussi à des sonantes sourdes *n̥- ou *l̥- en chinois archaïque.

Certains paléographes considèrent ce carré comme représentant l’élément phonétique 丁 teŋ, une opinion également soutenue par Schuessler (2007: 495). Dans cette optique, 天 tʰen serait apparenté à 巔 ten “sommet”, lui-même appartenant à la même famille de mot que 頂 teŋX.

Or, si 天 tʰen rhyme comme *-in dans le Shijing, il pourrait faire partie des mots originellement en *-iŋ, rhyme qui s’est confondue avec *-in avant la composition des poèmes. En théorie, une reconstruction *tʰˤiŋ pourrait donc être compatible avec l’hypothèse que 丁 teŋ ← *tˤeŋ serait élément phonétique.

Néanmoins, il existe des preuves internes au chinois que l’initiale th- du chinois moyen ici ne peut provenir d’une occlusive dentale en chinois archaïque.

En effet, comme Pulleyblank (1962:117) le remarque, il y a des preuves philologiques que 天 était lu avec une initiale x- à l’époque Han, notamment le nom du zoroastrisme 祆 xen qui reflète la prononciation dialectale de 天 dans un dialecte de l’ouest, et aussi la transcription 天竺 tʰen ʈjuwk, qui est incompréhensible à partir de la prononciation du chinois moyen.

Baxter et Sagart (2014:113) rajoutent à ce dossier le bai xẽ⁵⁵ ‘ciel’, qui descent de 天 et reflète la prononciation du dialecte de l’ouest, et notent que la même correspondence se retrouve dans d’autres mots tels que xã⁵⁵ ‘hot liquid’ from 湯 *l̥ˤaŋ.

Or, dans les séries à occlusives dentales du chinois archaïque, on peut trouver en chinois moyen les initiales dentales t-, tʰ, d-, affriquées palatales tɕ-, tɕʰ- dʑ- ou même les rétroflexes, mais jamais x-. Cette initiale apparaît en revanche dans les séries latérales et nasales, comme un reflet dialectal de *l̥ˤ- et *n̥ˤ-. Le faits ci-dessus réfutent donc de façon décisive l’hypothèse que 丁 teŋ serait phonétique dans la forme archaïque du caractère 天.

L’étymologie de 天 tʰen est plus difficile à déterminer. Excluant l’hypothèse d’une occlusive dentale, quatre possibilités restent possibles:
1) *l̥ˤin
2) *l̥ˤiŋ
3) *n̥ˤin
4) *n̥ˤiŋ

Or, il est concevable que 天 tʰen appartienne à une famille de mot à latérales, comprenant:
神 ʑin ← *mlin “esprit”
電 denH ← *lˤin-s ou *lˤiŋ-s “éclair”

Notons que l’élément phonétique 申 ɕin ← *l̥in a pour graphie originale la représentation d’un éclair (voir cette page), et apparaît comme phonétique dans une graphie de 電. Une relation étymologique entre 神 ʑin et 電 denH semble donc possible phonétiquement.

On trouve dans la base de données CLICS (Tjuka et al. 2026) des preuves que les concepts de “dieu” et de “ciel” peuvent être colexifiés:

Colexifications for “SKY” and “GOD”

Et de même our “ciel” et “tonnerre”:
Colexifications for “SKY” and “THUNDER”

Notons que “éclair” est aussi colexifié avec “dieu” et “tonnerre” dans certaines langues:

Colexifications for “LIGHTNING” and “DEITY”
Colexifications for “LIGHTNING” and “THUNDER”

En outre, la racine *dyew de l’indoeuropéen donne des noms pour “ciel”, “jour”, “divinité”, “éclair” (le dossier est bien connu, et est utilement résumé sur wiktionary).

Si l’hypothèse d’une relation étymologique entre ces trois mots est correcte, alors on peut désambiguïser les reconstructions:

天 *l̥ˤin “ciel”
神 *mlin “esprit”
電 *lˤin-s “éclair”

La relation morphologique entre ces trois noms n’est pas intelligible à partir de ce que nous connaissons de la morphologie des autres langues sino-tibétaines, et il n’y a guère de cognat plausible répandu partout dans la famille — Schuessler suggère le Chepang (nyam) pliŋh ” flash (lightning)” (Caughley 2000), mais ce verbe est isolé, et son sens premier est “éclairer”.

NB: Ce billet est écrit à la demande d’auditeurs du cours de phonologie historique du chinois à l’EPHE.

Références
Baxter, William H., and Laurent Sagart. 2014. Old Chinese: a new reconstruction. New York: Oxford University Press.
Caughley, Ross. 2000. Dictionary of Chepang: a Tibeto-Burman language of Nepal. Pacific Linguistics, 502. Canberra: Research School of Pacific and Asian Studies
Pulleyblank, E. G.. 1962 “The Consonantal System of Old Chinese. Part II.” Asia Major 9: 206-265.
Schuessler, Axel 2007. ABC Etymological Dictionary of Old Chinese. Honolulu: University of Hawaii Press.
Tjuka, Annika; Forkel, Robert; Rzymski, Christoph; and List, Johann-Mattis (2026): CLICS⁴: An Improved Database of Cross-Linguistic Colexifications [Dataset, Version 1.0]. Passau: MCL Chair at the University of Passau. DOI: 10.5281/zenodo.16900179

A propos de l’interprétation des “divisions” en tangoute

Si le système phonologique du tangoute est relativement compris du point de vue de sa structure grâce à l’analysis systématique des fanqie des dictionnaires natifs (voir par exemple cette introduction), l’interprétation phonétique des catégories phonologiques est très difficile, et les reconstructions actuellement disponibles du tangoute inspirent peu confiance — je me sers moi-même de celle de Gong Hwang-cherng comme d’une représentation orthographique de l’information phonologique contenue dans les dictionnaires plutôt que comme essai réel de reconstituer la prononciation de cette langue.

Grâce à sa connaissance du zbu et des autres langues rgyalronguiques, Gong Xun a fait des avancées importante sur l’interprétation phonétique des distinctions phonologiques du tangoute. Ses travaux ne sont pas publiés, mais heureusement le SOAS vient de mettre en ligne une vidéo de son intervention à une conférence à Londres l’année dernière, où ses idées sur les uvulaires et les qualités de voix sont présentées en détail:

Même s’il n’a pas été publié au format papier (un article a été soumis, mais la relecture prend un temps inhabituellement long), ce travail est citable sous la forme suivante:

Gong, Xun (2017) ‘Grade II in Tangut and Hexi Late Middle Chinese’. Workshop “Recent Advances in Tangut Studies”, London, SOAS, 28 February 2017.

Il en va de même de cette présentation sur le bai dont nous avions déjà parlé (ici et ici):

Elle n’est malheureusement toujours pas publiée, mais je suggère de citer cette présentation sous la forme suivante:

Gong, Xun (2015) ‘How old is the Chinese in Bái? Reexamining Sino-Bái under the Baxter-Sagart reconstruction’. Workshop “Recent Advances in Old Chinese Historical Phonology”, London, SOAS, 6 November 2015.

Quelle est la position du bai?

Comme plusieurs lecteurs de ce blog on exprimé un intérêt pour le ‘problème bai’, voici une réflexion additionnelle.

Si le point de vue de Wang (2006), à savoir que le bai serait un parent proche mais distinct du chinois, a été réfuté par la présentation de Gong Xun, les deux hypothèses alternatives, à savoir (1) que le bai serait une branche divergente du chinois (d’époque Han) à substrat birmo-qianguique ou (2) que le bai serait une langue birmo-qianguiquoïde à fort superstrat chinois (Lee et Sagart 2008) sont toujours en lice.

Je me joins à l’avis assez général que dans les cas ambigus comme celui-ci, la morphologie devrait pouvoir jouer un rôle important. Malheureusement, les différentes formes de bai, au moins telles qu’elles sont décrites, sont assez fortement isolantes, quoique l’on ait des paires de verbes cognates avec celles du chinois qui sont des traces d’alternances figées.

Un phénomène qui frappe l’attention, toutefois, est la marque de négation -u- infixée dans quelques verbes (je cite Xu et Zhao 1984, p 39,qui est toujours malheureusement la source la plus accessible sur le bai):

baineg

L. Sagart avait suggéré oralement il y a quelques années qu’il pourrait s’agir de la trace de la négation à labiale initiale que l’on trouve dans la famille ST (ex, japhug mɤ-). Si c’est le cas, la présence de cet infixe ne peut pas servir pour mettre fin au débat, car on pourrait tout aussi bien proposer qu’il vient d’une des nombreuses négations à labiale du chinois (genre 否 *pəʔ ou 无 *mə). Toutefois, cette idée fait une prédiction: si l’infixe -u- vient bien d’une négation préfixée au verbe à consonne labiale, les mots à présyllabes *m(ə)- ou *p(ə)- du chinois archaïque, selon la reconstruction B/S, devraient eux aussi tous avoir la médiane -u-.

Si cette prédiction n’est pas vérifiée, alors cette hypothèse ne peut être retenue, et une autre origine doit être recherchée pour cet infixe -u-. Je ne vois pas de candidat prometteur — on a certes un préfixe de négation ɨ- en bantawa (< *u-), mais son origine est un problème en soi en kiranti et sa distribution dans le paradigme verbal est assez compliquée et confuse, puisqu’il est homophone avec la trace de l’inverse.

Références
Lee Yeon-Ju and Laurent Sagart. 2008. No limits to borrowing: The case of Bai and Chinese, Diachronica, 25(3):357–385, DOI: 10.1075/dia.25.3.03yeo
Wang, Feng. 2006. Comparison of languages in contact: the distillation method and the case
of Bai. Institute of linguistics, Academia Sinica.
Xu Lin, Zhao Yansun 1984. Baiyu jianzhi. Beijing: Minzu chubanshe.